24h à la No Finish Line : une aventure au delà du mental

24h à la No Finish Line : une aventure au delà du mental

Chaque année depuis maintenant 10 ans, je participe à la No Finish Line de Monaco. Manifestation sportive et caritative, dont le but est de faire un maximum de kilomètres sur un circuit délimité, en marchant, ou en courant, pendant une semaine. Après avoir battu l’an dernier mon record, avec 253 kilomètres, j’ai décidé cette année de me lancer dans un défi différent : celui de l’épreuve des 24 h. Et comme en coaching, notamment avec les sportifs, nous avons l’habitude de dire que chaque action est couplée à un état mental qui sert ainsi de moteur, ou de frein, laissez-moi vous narrer cette expérience assez peu banale, et vous expliquer tous les processus psychologiques qu’il a fallu mettre en place tout au long des 108 bornes que j’ai parcourues ce jour-là.

La No Finish Line : un grand élan général.

Mais tout d’abord, qu’est-ce que la No Finish Line ? Si l’on se réfère au site de l’organisateur, il s’agit d’une « course sur un circuit de 1400 m, ouvert 24 h/24 durant 8 jours en faveur d’enfants défavorisés ou malades ». Avec 12 967 coureurs venus fouler la piste pendant une semaine, c’est pas moins de 436 963 kilomètres qui ont été parcours. Et donc tout autant en euros qui seront distribués par les sponsors à l’association Children and Future, qui financera ainsi divers projets pour les enfants de par le monde.

Le circuit se trouve dans le quartier de Fontvieille. Il nous fait passer sous le chapiteau, où se déroule chaque année le festival du Cirque. Puis nous longeons les jardins de la Roseraie. Arrive ensuite la digue, qu’il faut arpenter dans les deux sens. Le décors est superbe, face à la mer, au pied du Rocher, avec une vue imprenable sur le lever de soleil. Ensuite, retour dans les jardins avec la compagnie de quelques canards qui logent à l’année dans l’étang qui jouxte la Roseraie. Nous longeons l’héliport avant de rentrer à nouveau sous le chapiteau, centre névralgique de la manifestation.

Pour ma part, je fais coup double depuis 3 ans, car d’une part mes quelques centaines de kilomètres viennent gonfler les gains finaux, mais en plus, je cours pour la Fondation Flavien, afin de donner du poids et de la visibilité à cette association qui lutte aussi pour les enfants, mais contre un mal encore peu médiatisé, pourtant bien réels : les cancers infantiles.

24 h une épreuve sportive, une aventure humaine

Au cœur de cette manifestation sont organisés deux compétitions sportives : la course des 8 jours, et une épreuve de 24 h. Pour les deux, le but du jeu est bien sûr de parcourir le plus de kilomètres possible durant le laps de temps imparti. Habitué de la No Finish Line depuis plus de 10 ans désormais, j’ai pu observer les participants à ces deux épreuves extrêmes, la logistique employée (bivouac, sac de couchage, changes adaptés, trousse à pharmacie, etc., etc.) et surtout la lente décomposition physique au fil des jours, et leur détermination affichée à poursuivre, encore et encore. Car il faut un mental d’acier pour arpenter plus de 1 000 kilomètres en 8 jours, ou faire plus de 200 bornes en 24 h.

Attiré par ce genre de défi un peu hors-norme, non pas pour la performance, mais pour pouvoir dire « je l’ai fait, j’ai tenu 24 h », j’ai sauté le pas cette année, et je me suis inscrit aux 24 h, compétition la plus abordable pour moi, question organisation personnelle. Cependant, comme l’admission s’est faite assez tardivement, c’est sans vraie préparation, tant physique que logistique que j’arrive sur la ligne de départ. Mon seul objectif : aller jusqu’au bout, marcher, courir et voir venir.

Samedi, 9 h : départ de la course des 24 h

Le départ de la course est donné à 9 h sous le chapiteau. Après quelques recommandations d’usage, notamment à l’encontre des équipes qui jouent la gagne, et qui vont donc sprinter en relais pendant 24 h sur un circuit où tournent encore des marcheurs jeunes ou vieux, le starter fait péter son pistolet, et le grand départ est lancé. Préparé à l’arrache, certes, mais j’ai eu le temps d’élaborer un semblant de stratégie. Partir vite pour profiter de l’effet de masse, puis tenir jusqu’à midi. Repas, repos au plus fort de l’affluence sur le parcours. Puis retour pour courir à nouveau. Après, on verra, en fonction de l’avancée des choses.

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Les premiers tours de pistes s’enfilent. Je m’amuse à slalomer entre les personnes qui marchent et les coureurs plus lents, mais je m’épuise rapidement. Au bout d’une heure, j’ai déjà sorti les rames. Sans préparation, je ne m’attendais pas à courir aussi vite que mon dernier semi-marathon, certes, mais je pensais tenir un peu plus longtemps avant de tomber en mode footing lent. Qu’importe, je laisse mon cerveau se perdre dans la musique, j’attrape un collègue qui me sert de lièvre pendant plus de 20 minutes, et je fais tourner le compteur.

14 h : retour aux affaires

Je plie bagage à midi, pour aller me restaurer, me changer, et faire une sieste d’une demi-heure. Ce petit moment de repos est fort salutaire, bien que pendant ce temps-là, le compteur ne tourne pas. Je réfléchis déjà à l’année prochaine pour savoir comment je pourrais m’organiser pour que ces plages de détente ne me mangent pas trop de temps.

De retour sur la piste à 14 h, je reprends ma course, avec un rythme faiblard, mais qui a le mérite de me faire progresser plus vite que les gens qui marchent. Et pour l’instant, c’est tout ce qui m’importe. Je n’ai pas encore regardé mon kilométrage total. Ça ne sert à rien à ce moment-là de la journée. Je me concentre à garder mon focus sur mes foulées, pour avancer, sans trop s’épuiser. Et c’est tout.

18 h : définition de mon objectif.

Je cours une heure et demie, puis jusqu’à 18 h, je poursuis en marchant, sans m’arrêter. JE croise un collège, adepte de ce genre d’effort, qui me signale qu’il a regardé mes temps, et que les 100 bornes sont atteignables, largement. Du coup, cela devient mon objectif : faire 100 kilomètres. Je ne sais pas à combien je suis, mais je lui fais confiance.

Je tombe sur un autre collègue qui se propose pour me servir de lièvre. Allons-y ! C’est reparti pour plus d’une heure de footing lent. Accroché à mon objectif et aux pompes de mon guide, je me dis qu’il vaut mieux avaler les kilomètres tant que j’en suis capable. Et ça marche, je galope encore, même si ça fait déjà quasiment cinq heures en cumulé aujourd’hui. Une première pour moi.

20 h repas, repos, et premières difficultés

Je me pause enfin sur le coup des 20 h, afin d’avaler un plat de pâtes, mais aussi de me reposer une heure, les derniers kilomètres de courses ayant soulevé quelques petites frictions assez douloureuses, au niveau des cuisses et des pieds notamment. Une heure plus tard, je repars. Après un bref calcul, je m’aperçois que nous venons tout juste de passer la mi-course. Sur mon téléphone, j’affiche les données de la compétition, et mon compteur indique que j’ai dépassé les 50kms. Du point de vue de mon objectif, tout va bien.

Mais pas du point de vue physique. Mes douleurs, notamment mes irritations, ne se sont pas estompées. Pire, ça devient pénible chaque tour un peu plus.

Je galère de la sorte pendant une heure, avant de dire stop.

Minuit : la relance.

Je vais donc me changer, mettre ce qu’il faut de crème et de pansement pour limiter les irritations, puis je repars. Je tourne pendant une heure, afin de voir si ma réparation de fortune tient la route. Puis, minuit passé, je tente une folie : je me remets à courir.

Folie ? Pas tant que ça. Disons que rassurer par le fait que mes irritations ne me gênent plus du tout, et focussé sur mon objectif de 100 kilomètres, je me dois de rattraper le retard accumulé lors de mon pit-stop impromptu. Ça dure une heure, grosso modo, mais je trottine allègrement sur le circuit, où règne désormais un calme plat, rythmé par les chansons d’un concurrent italien, et par les foulées rapide des 3 équipes en tête du classement, et qui galopent non-stop à toute allure depuis le départ.

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2 h du matin : le coup de massue collectif.

Il est deux heures du matin quand je fais une pause à mon bivouac pour changer de bonnet (humide de transpiration) pour mettre un duff sec autour de mon cou. C’est à ce moment-là que je me rends compte que l’ambiance est morne. Au ravitaillement proposé par l’organisation de la No Finish Line, le silence est pesant. À côté du casier vestiaire, des sacs de couchage pleins marquent la présence de coureurs fort fatigués. Sur le circuit, seuls les trois teams en course pour le challenge par équipe courent encore. Même l’italien qui chantait tout à l’heure me semble au bout de sa vie. Bref, nous venons d’entrer dans une sorte de trou noir, où tout le monde, y compris les plus aguerris, semblent sonner l’hallali.

Pour ma part, j’accuse aussi le coup. Mon dernier run a bien entamé l’influx physique qui me restait. Mes jambes semblent se durcir chaque pas un peu plus. J’ai le bas du dos qui donne des signes de faiblesse. Et mon transit intestinal, secoué comme jamais par ses longues courses, m’a déjà fait savoir qu’il ne gouttait guère à ce traitement. Quand je repars un peu plus sec, je n’ai qu’une envie : poser mon séant sur un duvet moelleux, et piquer un petit roupillon. Sauf que si je fais cela, c’est sûr, les 100 bornes, je ne les atteindrai jamais.

La solution : ma playlist de Renaud

En lisant cet article, à quoi vous attendiez-vous ? Qu’après vous avoir narré par le menu mes péripéties sportives, je vous explique comment mentalement j’ai réussi à tenir 24 h, faire plus de 100 bornes en ne dormant qu’une demi-heure, me reposant que durant 4 h, et courant plus de 5 h ? C’est exactement ce que je vais faire, même si parfois je prends des chemins farfelus.

Car voilà, à deux heures du matin, j’ai un trait de génie. J’enlève mes écouteurs de running, pour mettre mon casque Bose, qui m’isole totalement du reste des nuisances du monde extérieur. Le but de la manœuvre, m’enfermer dans une bulle. Enfin, claquemurer mon esprit dans cette bulle, le déconnecter  des états négatifs, la fatigue, le temps qui ne passe pas… Pour ce faire, je choisis une playlist contenant les morceaux tirés du dernier concert de Renaud. Car c’est une tradition chez moi, depuis maintenant 10 ans : à la No Finish Line, je me fais du Renaud. Et ça fonctionne ! J’oublie tout, je me laisse bercer par ces mélodies que je connais par cœur, je marche, encore et encore, et surtout, je chante. Oui, quitte à passer pour un joyeux débile, mais je chante. Toutes les chansons, à m’en bruler la gorge. Mais qu’importe. Deux heures plus tard, alors que certains sont partis se coucher, d’autres enchainent les pauses sur un banc dans un coin, moi je tourne toujours, été mon compteur grimpe, et ce jusqu’au lever du soleil…

Objectif, focus, état de flow : le mental au cœur de la nuit

Que s’est-il donc passé ? Comment une playlist a pu me transposer d’une condition proche du semi-cadavre, à celui (presque) frais et fringant qui m’a permis de traverser la nuit sans m’arrêter, avec un rythme de marche parmi les plus soutenus de tous les compétiteurs à ce moment-là de la course (hors équipes de malade galopant comme s’ils avaient la CIA aux fesses). Tout simplement, que la musique m’a fait atteindre ce que l’on présente comme « l’état de fluidité ».

Très souvent loué par les sportifs qui accomplissent des performances hors norme, l’état de flow, est aussi nommé l’état d’expérience optimale. L’athlète se sent « comme sur un petit nuage », où la réussite est maximum, selon les exigences de la tâche, et les capacités de l’individu. C’est un état que l’on désigne comme « non euphorique » (bien que proche), où la personne est en quelques sortes en « pilote automatique ». Il ne réfléchit plus, il ne ressent plus ni le temps ni la fatigue. Il est guidé par son objectif et ses perceptions psychiques.

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C’est exactement ce qui m’est arrivé. Je ne pensais plus. Je ne ressentais plus, ni la fatigue, ni la douleur, ni même le froid. Il n’y avait que ma musique, et mon besoin d’aller au-delà des 100 bornes. J’étais conscient de ne plus être en état de courir, c’est certain. Mais à ce moment-là, rien ne pouvait m’arrêter de marcher, encore et encore.

La « fluidité-performance » : comment ça marche ?

Il est impossible en un simple article de vous décrire tous les mécanismes qui régissent l’état de flow. Mais on peut dégager 3 facteurs qui facilitent cet état de performance optimale.

  1. Savoir se relâcher.
  2. Avoir un focus très important sur l’objectif
  3. Être dans un défi/compétition qui vous stimule

Dans mon cas, l’objectif il est arrivé tardivement, mais il était clair : atteindre les 100 kilomètres en 24 h. Connaissant mon résultat à la mi-course, et me sachant sur la bonne voie, la stimulation liée à la réussite de cet objectif était aussi optimale. J’avais donc deux des trois paramètres bien ancrés, et ce depuis 18 h. Qu’est-ce qui a changé entre 18 h et 2 h du matin ? Le troisième paramètre, le relâchement, le lâcher-prise.

Et c’est là que Renaud entre en scène. En m’enfermant dans ma bulle, j’ai déconnecté mon cerveau. À chanter sans penser aux conséquences ni au jugement des autres, je suis rentré dans un état de total relâchement mental. Un lâcher-prise bénéfique, qui m’a permis de continuer pendant des heures, sans penser à rien d’autre que la réussite de mon objectif. Avec une délicieuse sensation de flotter dans mes godasses.

Il est temps de passer la ligne d’arrivée

Un petit sprint pour arriver à temps sur la digue et se goinfrer du lever du soleil. Un petit croissant offert au ravitaillement. La dernière heure un peu en dilettante, sachant que l’objectif était déjà atteint. Et c’est avec une joie non dissimulée, et aussi un vrai soulagement, que j’ai apprécié le clap de fin de cette folle journée passée sur le circuit de la No Finish Line.

Sans organisation, sans vraie plage de repos digne de ce nom, sans rythme, j’arrive quand même à dépasser la barre des 100 kilomètres, ce qui à mon sens est une vraie petite performance. Mais au-delà de l’aspect physique de la chose, qui peut largement être amélioré, c’est la dimension mentale dont je suis le plus fier. Tenir de la sorte est une vraie performance mentale que j’attribuais à des « barjots » dont je fais désormais partie.

Physiquement bien entamé (mon dos me fait encore souffrir à l’heure d’écrire ces lignes), j’ai néanmoins hâte d’être à l’année prochaine pour la No Finish Line 2018 afin de retenter l’expérience, avec une meilleure préparation, une meilleure organisation. Et un soin tout particulier adopter à ma préparation mentale, afin d’aller encore plus loin, et d’augmenter mon compter de plusieurs dizaines de kilomètres, au moins…

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